Le térébinthe, un arbre «branché» ?

Le symbolisme du térébinthe est ambivalent : ses bocages servaient de sanctuaires païens, mais il est aussi l' image de Jésus Sauveur dont les plaies nous guérissent. Nouvelle découverte dans la série "Les arbres de la Bible"

Les arbres de la Bible
Opus Dei - Le térébinthe, un arbre «branché» ?

Dans la Bible, certains arbres ont des caractéristiques qui les impliquent fortement dans l’histoire du Salut : la structure du sycomore, les fleurs d’amandier, les fruits de l’olivier, etc. renvoient à un symbolisme manifeste. Pour d’autres espèces, celui-ci est moins identitaire. C’est le cas du térébinthe, arbre peu connu mais très présent dans l’Ancien Testament [1]. Son nom hébreu Elah vient de El, dénomination générique de la divinité : il atteste d’une vitalité, d’une majesté, d’une pérennité... qu’il n’est pas seul à partager. Peut-être est-ce la raison pour laquelle certains passages de l’Écriture le confondent avec le tamaris [2], ou encore le chêne [3], d’autant qu’en vieillissant, il développe une ramure très étendue. Ou peut-être est-ce parce que les auteurs sacrés n’étaient pas des botanistes avisés. Ce n’est pas pour autant qu’il ne mérite pas d’être approché.

Un symbolisme ambivalent

Par-delà les siècles, les frontières et les religions, l’arbre a partout suscité des représentations semblables : avec ses racines plongeant dans les entrailles obscures de la terre, et ses branches hardiment tendues vers des cieux ignorés, il apparaît aux yeux des fragiles humains comme un ferme trait d’union entre ces mondes inconnus. À travers le cycle des saisons, il figure la vie qui, toujours, se renouvelle et semble tout désigné pour donner asile aux dieux de la fécondité. Qu’il abrite l’un de ceux-ci, le voici constitué arbre sacré ! Dans les pays méditerranéens, la forêt est rare, la végétation plutôt de type désertique ou de maquis. En dehors des essences cultivées pour leurs fruits ou leur bois, les grands arbres ne sont pas courants. Et s’ils se trouvent sur une hauteur, ils constituent un point de repère dans le paysage, comme les clochers dans nos campagnes. Ils signalent un lieu-dit, un habitat. Ils composent une adresse, rappellent un événement local. Dans la mémoire des hommes, ils déterminent d’autant mieux l’espace que leur longévité est plus grande : pour certains, elle avoisine l’immortalité.

Tout ceci explique qu’ils aient pu faire l’objet d’un culte chez les peuples du Proche Orient ancien, notamment en terre de Canaan où, depuis des temps reculés, des arbres sacrés peuplaient les abords de la plupart des sanctuaires.

Dans la Bible, leur culte est fortement prohibé, de même que tous les cultes autres que celui du vrai Dieu. Le Deutéronome associe clairement l’idolâtrie aux arbres verdoyants pour mettre en garde les fils d’Israël sur le point d’entrer en Palestine : Vous abolirez tous les lieux où les peuples que vous dépossédez auront servi leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, sous tout arbre verdoyant [4]. Le térébinthe était l’un de ces arbres verts [5]: élevé, robuste et majestueux, à rameaux en parasol, on se reposait volontiers à son ombre. Ses bocages servaient de sanctuaires païens, où l'on adorait des idoles, où se célébraient des cultes impurs et grossiers.

Métaphoriquement, il évoque la vie, la croissance, la vigueur ; par ses feuilles caduques, il figure la mort et la renaissance ; il est en lien avec la divinité… pour le meilleur comme pour le pire : le symbolisme qu’il exprime est ambivalent, davantage sans doute que pour un autre arbre. Quelques textes de l’Ancien Testament permettent d’illustrer cet aspect.

Gédéon, champion de Dieu en milieu païen

L’Envoyé du Seigneur vint s’asseoir sous le térébinthe d’Ophra, qui appartenait à Joas, de la famille d’Abiéser. Gédéon, son fils, était en train de battre le blé dans le pressoir pour le mettre à l’abri des Madianites [6]. Par son Ange, Dieu appelle ce jeune paysan au travail, à devenir un « juge » en Israël– chef guerrier, politique et spirituel – pour délivrer les Hébreux de l’emprise des Madianites qui ravagent le pays depuis dix ans, détruisent leurs récoltes et les condamnent à la famine. Comme dans tout processus vocationnel, après la prise de contact, suit le dialogue qui va au-delà des mots et s’exprime dans la confiance. Conforté par la bienveillance du Seigneur – je serai avec toi -, Gédéon accepte la mission qui lui est confiée – libérer Israël – et, immédiatement, met en pratique l’indication de Dieu : Renverse l’autel de Baal qui est à ton père et coupe l’ashéra qui est auprès. Tu bâtiras ensuite, au sommet de ce lieu fort, un autel à Yahvé. Ce passage réclame quelques explications :

a) Gédéon a reconnu en son interlocuteur le messager du Dieu vivant et compris que pour défaire les ennemis de son peuple, il fallait commencer par mettre à bas les représentations du paganisme.

b) l’arbre, symbole de vie, l’était aussi de fertilité cosmique. De ce fait, il était souvent lié à une divinité féminine… : en Égypte, à la déesse Nout, en Phénicie à Taanit, en Canaan à Ashéra [7]. Celle-ci est mentionnée une quarantaine de fois dans la Bible hébraïque par des symboles en bois ou des sculptures que les traducteurs nomment poteaux ou pieux sacrés.

c) les autels et les idoles étaient généralement placés dans des bosquets d’arbres ou sous les arbres verts.[8] Lors de leur entrée en Terre promise, les Hébreux se laissèrent contaminer par les cultes païens de leurs voisins et se livrèrent à des pratiques syncrétistes, remplaçant Baal [9] par Yahvé, en dépit de mises en garde que Moïse formula à maintes reprises : Vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs stèles, vous abattrez leurs ashérim. Tu n’adoreras aucun autre dieu [10] ; vous détruirez entièrement tous les lieux où les nations… servaient leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines et sous tout arbre vert (…) vous ferez disparaître de ces lieux jusqu’à leurs noms [11]. Sans doute associaient-ils au culte du vrai Dieu la vénération des forces vitales de la nature qui pouvaient être figurées par la puissance végétative des arbres verdoyants au sommet des collines.

Gédéon fut témoin de cette idolâtrie répandue dans son clan, son village, dans sa famille jusque chez son père. Il en fut de même en tous points de Palestine et ce, vraisemblablement jusqu’à l’Exil, malgré les reproches constants des prophètes : N'êtes-vous pas des enfants révoltés, une génération de mensonge, s'enflammant près des térébinthes, sous tout arbre verdoyant, égorgeant les enfants dans les oueds, sous les fentes des rochers [12]? En raison de son auguste feuillage, de l’ombre qu’il procure, de la majesté de son port, le térébinthe apparaissait, soit comme un lieu de rassemblement pour assouvir des passions funestes et des appétits orgiaques, soit comme un espace propice pour relayer l’appel d’en Haut chez qui savait prêter l’oreille à la voix du ciel. À ce propos, la vision de Gédéon ne s’inscrit-elle pas au registre de la pédagogie divine qu’exprimera saint Augustin : Il en est des bois sacrés, comme des gentils; on n'extermine pas ces derniers, on les convertit, on les change ; les bois sacrés, on les consacre à Jésus-Christ.

C’est ainsi qu’au fil du temps, avec patience, les fidèles substituèrent aux arbres et aux pierres sacrées des croix et de petites chapelles ; ils placèrent des reliques dans les troncs vénérés, ils accrochèrent des niches de la Vierge sur les écorces effritées par les années, et entaillèrent des croix sur les végétaux les plus gros.

Le térébinthe, image de Jésus Sauveur dont les plaies nous guérissent

Isaïe, déjà, annonçait la victoire du Serviteur de Yahvé par des paroles qui trouvèrent en Jésus leur accomplissement, comme lui-même l’affirme lors de son retour à Nazareth : il consolera les affligés, ou les pauvres en esprit [13], c’est-à-dire les « blessés de la vie » contrits, les personnes humbles qui, pour obtenir le salut, se confient davantage à la miséricorde de Dieu qu’elles ne s’appuient sur leurs propres mérites ; il les libèrera, les guérira, les établira comme des térébinthes de justice [14] : voilà une comparaison qui s’éclaire à la lumière de la Passion du Sauveur :

a) des blessures faites sur le Corps du Christ ont jailli le sang et l’eau qui nous purifient et nous lavent de nos péchés : Sang du Christ enivre-moi, Eau du côté du Christ, lave-moi… De l'ennemi, défends-moi… Dans tes blessures, cache-moi [15]!

b) la térébenthine est une résine semi-liquide à l’odeur aromatique, obtenue par incision : une blessure faite sur le tronc de l’arbre. Elle est beaucoup plus qu’un solvant utile pour nettoyer les taches ; nombreuses sont, depuis l’Antiquité, ses applications en médecine, parfumerie, dans les cosmétiques [16]: l’Oint de Yahvé pansera les cœurs meurtris de ceux qui savent ouvrir la fente de leur cœur pour voir celle du Seigneur, l’arbre de vie (…), qui boivent la sève dont sa plaie est remplie [17]; il versera sur eux l’huile de l’allégresse [18].

c) dans la vision qu’il décrit, le prophète voit, réuni autour du Messie, un peuple nouveau de fidèles, délivrés de la tyrannie du péché et de l’idolâtrie du monde ancien, ces térébinthes de justice qu’il appelle aussi plantation de l’Éternel [19]. Leur avènement est préfiguré par la victoire lumineuse de David sur le géant Goliath. Détail significatif : c’est dans la vallée des térébinthes, l’une des plus riantes de Judée [20], que ce dernier fut terrassé. Le jeune pâtre était un petit rouquin gracile à la vie intègre, sans expérience du métier des armes, mais qui vouait une confiance indéfectible à son Dieu [21]. D’un point de vue humain, son défi semblait suicidaire. Mais il prit la précaution de recueillir dans le torrent cinq cailloux bien lisses pour sa fronde [22], des armes pures pour entrer dans le combat de Dieu. Les térébinthes de la vallée furent témoins de son éclatant succès. Qu’à leur image, nous aussi, nous soyons témoins du triomphe du Christ sur l’ennemi de nos âmes à travers la piété de notre existence, la fréquentation des sacrements [23], et le cours ordinaire de nos activités, cadre prévu par la Providence pour devenir, malgré les apparences, les Champs-Élysées de notre marche à l’éternité !

Bertrand Cauvin, expert forestier

Abbé Patrick Pégourier



[1] C’est l’une des espèces regroupées sous le nom de « pistachier » dont nous connaissons surtout celle qui donne ces fruits secs très appréciés, les pistaches logées dans une coque qui s’ouvre à maturité. Le térébinthe a une odeur résineuse prononcée et se reconnaît à ses fleurs pourpres dressées en grappes exubérantes.

[2] 1 S 31, 1 Chr 10,12.

[3] Cf. Gn 18, 1.

[4] Dt 12, 2. Cf. aussi 2 R 17, 10 ; 2 Chr 28, 4 ; Is 57, 5 ; Jr 2, 20 ; 3, 6 ; 17, 2 ; Ez 6, 13.

[5] 2 R 16, 4.

[6] Jg 6, 11 ss.

[7] C’est la parèdre de Baal. Parèdre signifie littéralement « assis près », « qui est assis à côté de ». C’est un mot employé pour qualifier une divinité souvent inférieure en prérogatives, habituellement associée dans le culte à un dieu ou à une déesse plus influent. Deux inscriptions retrouvées à Kuntillet’Ajrud (dans le Sinaï, ancienne forteresse du royaume de Juda) et à Khirbet el-Qôm (entre Lakish et Hébron) datées du IXe siècle av. JC, et découvertes dans les années 1970, mentionnent conjointement YHWH et son Ashéra.

[8] 1 R 14, 23 ; 2 R 17, 10.

[9] Baal est le Seigneur de la pluie et de la rosée. Il amène la fertilité et les récoltes. Certains passages bibliques attribuent à Dieu des spécificités « baaliques : il habite sur sa sainte montagne : cf. Jl 4, 17. 20. ; il est qualifié de Chevaucheur des nuées : cf. Ps 68, 5.

[10] Normes du Code de l’Alliance : Ex 34, 13.

[11] Dt 12, 2-3. Cf. aussi Dt 16,21 : Tu ne planteras aucun poteau cultuel (= aucune ashéra) d'aucun arbre à côté de l'autel du Seigneur, ton Dieu, que tu feras pour toi.

[12] Is 57, 5. Cf. également Os 4, 13 : Ils offrent des sacrifices sur le sommet des montagnes, ils font brûler de l'encens sur les collines, sous les chênes, les peupliers, les térébinthes dont l'ombrage est agréable. C'est pourquoi vos filles se prostituent et vos belles-filles sont adultères Précédemment, le fils de Salomon avait fait l’objet d’une réprobation semblable : Juda (Roboam) fit ce qui est mal aux yeux du Seigneur et, par les péchés qu’il commit, provoqua sa jalousie plus que n’avaient fait leurs pères. Comme ceux-ci, ils bâtirent à leur usage des hauts lieux, des stèles et des poteaux sacrés sur toutes les collines élevées et sous tout arbre verdoyant ; il y eut même des prostitués sacrés dans le pays, ils agirent selon toutes les abominations des nations que le Seigneur avait dépossédées devant les fils d’Israël (1R 14,21-24).

[13] Cf. Lc 4, 21 ; Is 61, 2 et la première béatitude in Mt 5, 3.

[14] Is 61, 3.

[15] Cantique Âme du Christ.

[16] Théophraste (Philosophe de la Grèce antique (IVe s. av. JC), élève d’Aristote, botaniste et naturaliste) disait d’elle : « c’est la meilleure résine : consistante, d’un parfum on ne peut plus agréable et subtil » (Recherche sur les plantes, IX, 22).

[17] Hymne Retournez-vous, voici l’Esprit, Liturgie des Heures 2e semaine du TO.

[18] Is 61, 1-2. Cf. aussi Ps 45, 8.

[19] Is 60, 21 ; 61, 3. Ce sont les élus, qui manifestent la gloire de Dieu. Les térébinthes apparaissent souvent dans la Bible comme le point de départ d’une victoire prochaine de Dieu sur un monde qui le renie.

[20] 1 S 17, 2. 19. C’est probablement le wadi es-Sant (un lit de rivière qui constitue une petite vallée, carrefour entre la plaine côtière et les hautes terres de Judée), à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Bethléem.

[21] Toute cette multitude saura que ce n’est ni par la lance ni par l’épée que Yahvé sauve, car à Yahvé appartient la guerre, et il vous a livrés entre nos mains, lui dit-il, avant de le combattre (1 S 17, 47).

[22] 1 S 17, 40.

[23] Les sacrements, tous institués par Notre-Seigneur, ont leur source dans son côté blessé sur la Croix par le soldat romain.