Des arbres de la promesse à l’Arbre de vie

Une réunion familiale des arbres vus au long de la série "Les Arbres de la Bible" : cet article nous fait passer des symboles de la Terre promise à la Sagesse de marcher avec Dieu, représentée par l'Arbre de vie.

Les arbres de la Bible
Opus Dei - Des arbres de la promesse à l’Arbre de vie

Dans le monde des arbres, selon l’acception commune, deux groupes principaux occupent le terrain : celui des arbres au bois de qualité ou aux troncs élevés, destinés à l’édification de maisons, de charpentes, à la confection d’ouvrages de marqueterie, d’ustensiles pour les soins domestiques ; et celui des arbres familiers, cultivés surtout pour leurs fruits, pour adoucir la vie quotidienne des humains.

Dans la Bible hébraïque, « les arbres de la promesse » ornent le cadre de la vie heureuse espérée en Terre promise

Cette distinction courante entre les arbres est reprise par les auteurs sacrés :

- certaines essences sont employées dans les métiers du bois en raison de leurs caractéristiques spécifiques (solidité, imputrescibilité, souplesse, senteurs…), comme les cèdres, chênes, sycomores, cyprès, etc. : elles ont servi à la construction de l’arche de Noé, de l’Arche d’Alliance, à l’édification du temple de Jérusalem…

- quant aux arbres fruitiers, les plus souvent cités dans les Écritures sont le figuier, l’olivier, le grenadier, la vigne. Pourquoi ceux-ci ? En raison de leur fécondité. Mais aussi parce que ce sont « les arbres de la promesse » : le peuple hébreu a fait la dure expérience de l’existence nomade et de la captivité en Égypte. Dieu l’en libère et promet de faire de son désert un Éden, et de sa steppe un jardin de Yahvé [1]. Grâce à l'Exode, le rêve devient réalité dans l'imaginaire du peuple :

Yahvé ton Dieu te conduit vers un heureux pays, pays de cours d'eau, de sources qui sourdent de l'abîme dans les vallées comme dans les montagnes, pays de froment et d'orge, de vigne, de figuiers et de grenadiers, pays d'oliviers, d'huile et de miel, pays où le pain ne te sera pas mesuré et où tu ne manqueras de rien [2]. Comment, alors, ne pas espérer en ce que l’amour de Dieu allait réaliser pour ses enfants, après quarante ans d’errance, dès le franchissement du Jourdain ?

Aux yeux des Hébreux, ces arbres de choix symbolisaient la Terre promise et le bonheur de vivre libres en présence de Dieu. D’ailleurs, la parabole des arbres qui cherchent l’un d’entre eux pour les gouverner ne s’y trompe pas [3] : l’olivier, le figuier, la vigne sont des références de qualité dans ce nouvel état de vie du Peuple élu en Palestine. Et, de son côté, le grenadier représente, par les grains de son fruit réunis sous une enveloppe protectrice, la communauté des enfants d’Israël protégée par la bienveillance paternelle de Dieu.

En effet, à la haute époque, l’intérêt de l’existence portait surtout sur ses aspects immédiats et sensibles : non seulement la possession d’une terre fertile, mais aussi la durée de vie, une descendance nombreuse :

- l’âge élevé des hommes d’alors, comme le montre le chapitre 5 de la Genèse au sujet des patriarches, a une valeur symbolique, non mathématique : on remarque que celui-ci décroît au fur et à mesure que l’humanité s’éloigne des origines de la vie, c’est-à-dire de Dieu, et que croît la présence du mal dans le monde : La crainte de Yahvé prolonge les jours, les années des méchants seront abrégées [4].

- l’insistance sur la postérité ressort notamment de la promesse, maintes fois renouvelée, de Yahvé à Abraham, de la lui donner aussi nombreuse que les grains de poussière de la terre, que les étoiles du ciel, que le sable qui est sur le bord de la mer…, au point que cet aspect s’incarne dans le nom que Dieu lui attribue et qui signifie père d’une multitude de peuples [5].

Tels étaient les critères de la réussite d’une vie bien remplie : la Bible hébraïque l’exprimait au fil de ses pages. Mais la considération de l’au-delà et la rétribution de chacun selon sa conduite demeuraient floues : Dieu récompensait l’homme de bien durant le temps de sa vie sur terre. Après leur décès, qu’ils soient justes ou pécheurs, tous descendaient au Shéol, séjour des morts, où ils vivaient d’une vie végétative et presque éteinte. Dans cette demeure souterraine, étendus dans le calme, ils se reposaient des souffrances endurées « à la surface », dans un sommeil proche du non-être[6].

Des arbres de la promesse à l’arbre de vie dans la littérature sapientielle

Au début du VIe siècle avant notre ère, Jérusalem fut conquise par les troupes de Nabucodonosor. Le royaume de Juda fut rayé de la carte, son Temple détruit ; ses habitants durent s’exiler. Ce fut pour eux un séisme psychique, plus encore que physique : chassés de leurs maisons, emmenés en esclavage à l’étranger, dépossédés de tout, ils vivaient désormais au milieu d’une population païenne et n’avaient plus de lieu de culte : le cadre de leurs rapports avec Dieu avait disparu. Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. Aux saules de la contrée, nous avions suspendu nos harpes [7]. Au cours de la déportation, leur relation à Dieu s’intériorisa et s’approfondit. Ce fut une renaissance de la culture juive : les exilés réalisèrent la valeur de ce qu’ils avaient perdu et se souvinrent qu’ils étaient « le peuple élu ». Les prêtres déportés eurent à maintenir sa foi dans un contexte polythéiste et de croyances mythiques. Aussi est-ce pendant cette période que plusieurs livres de l’Ancien Testament furent édités dans leur forme finale.

De retour de captivité après l’édit de Cyrus, les hagiographes infléchissent de façon significative dans la littérature sapientielle les composantes de la réussite et du bonheur : ils n’insistent plus tant sur la terre, les années, la postérité, que sur une qualité personnelle de vie, celle qui consiste à marcher avec Dieu, c’est-à-dire :

- ajuster sa vie aux desseins de Dieu, comme Hénok, Noé, Abraham, Isaac ou Jacob [8] ;

- laisser son intelligence être éclairée par l’en Haut pour mener une vie bonne et juste : autrement dit, prendre en considération ses sentences pleines de sens [9] pour accéder à la sagesse.

Le chapitre 3 du livre des Proverbes est déterminant car il indique les bienfaits que la sagesse apporte à l’homme :

- sa possession vaut mieux que possession d’argent et son revenu est meilleur que l’or (…) Dans sa droite, longueur de jours, dans sa gauche, richesse et gloire [10]: elle est donc préférable à tout bien sur la terre puisqu’elle procure à la fois une longue vie, ce qui était considéré alors comme une bénédiction divine, mais aussi richesse et gloire.

- c’est dans ce contexte qu’elle est assimilée à un arbre de vie : ses voies sont délicieuses et ses sentiers paisibles. L’arbre de vie, c’est elle pour ceux qui la saisissent, et bienheureux ceux qui la tiennent [11].

- elle est, en quelque sorte, une participation à la sagesse créatrice de Dieu : le Seigneur a fondé la terre par la sagesse, affermissant les cieux par la raison [12]. La création manifeste la sagesse divine, « non de vive voix, mais par ses créatures » [13]. Elles conduisent à lui et l’homme participe de ce savoir divin en percevant l’ordre que la sagesse imprime dans le monde.

- parce qu’elle mène à Dieu, la sagesse permet d’échapper au Shéol, au royaume des morts, pour ressusciter parmi les justes aux temps derniers. Cette espérance en une vie post mortem n’apparait clairement qu’à l’époque hellénistique, autour du IIIe siècle av. JC, dans le judaïsme.

- parce qu’elle conduit à la fois au chemin de la vie bonne et heureuse, et à la vie éternelle, elle est véritablement un arbre de vie, semblable à celui qui se trouvait dans le jardin d’Éden. Mais ce n’est pas un arbre concret. C’est un arbre symbolique. Il désigne la sagesse.

Les Pères de l’Église font le lien entre l’arbre de vie et l’arbre de la croix

Dans l’optique de l’intériorisation des composantes du Salut, le Messie apporte, par sa mort en croix, une nouvelle dimension au symbolisme de l’arbre de vie :

- Il a payé pour nous libérer de la malédiction de la loi, en devenant lui-même malédiction pour nous, puisqu’il est écrit : « Maudit quiconque est pendu au bois » [14] ! La croix était une malédiction selon la Torah. Un messie crucifié n’était donc pas envisageable pour les Juifs. D’autant que le courant culturel de l’époque prônait l’avènement d’un nouveau David.

- Mais le Christ a traversé cette malédiction en faisant exploser les anciennes catégories mentales, afin que la loi soit dépassée au profit de la foi et que le Salut devienne accessible à tous, y compris aux païens.

Voilà jetées les bases d’une interprétation «positive» de la croix. Et, chez les Pères, celle-ci rejoint l’image de l’arbre. Dès lors, l’arbre du jardin d’Éden qui avait été objet de chute devient l’arbre de la croix par lequel nous vient le Salut : s’il n’y avait pas eu la croix, le Christ n’aurait pas été crucifié…, les sources de l’immortalité n’auraient pas jailli de son côté…, nous n’aurions pas reçu la liberté, nous n’aurions pas profité de l’arbre de vie, le paradis ne se serait pas ouvert [15]. La liturgie de la fête de l’exaltation de la sainte Croix se fait l’écho de cette perspective révolutionnaire : Apre surgeon du jardin d’agonie, arbre sans rameau en qui tout porte fruit, Croix de Jésus-Christ (…), tu es le mémorial de notre avenir (…), tu traces la voie de Dieu dans l’homme [16]. Saint Irénée reprend cette idée du « Christ-Croix » dont l’Incarnation restaure le genre humain et refait l’unité de la Création : Il fallait que le Fils de Dieu, en devenant visible, se montre au grand jour comme imprimé en forme de croix dans l’univers. De cette façon, par sa place visible d’homme cloué sur une croix, il a révélé son action sur le monde invisible [17].

Ainsi, de la Bible hébraïque aux Livres sapientiaux, la perspective s’enrichit : c’est la vraie sagesse – don de Dieu ‒ qui apporte le bonheur aux humains, non pas tant les biens matériels reçus dans cette vie ; de même, il n’y a pas de rétribution matérielle après la mort : celle-ci concrétise la confiance placée dans la bienveillance du Seigneur pour ceux qui le respectent et s’efforcent de coopérer à ses desseins de Salut [18]. Sous ce rapport, les arbres emblématiques de la Terre promise, les arbres de la promesse qui balisaient le décor d’une vie heureuse, s’effacent devant l’arbre symbole de la sagesse qui donne accès de plain-pied à la félicité, devant l’arbre de la croix qui porte la Sagesse incréée et récapitule toute la symbolique de l’arbre telle qu’on la trouve dans la Bible : l’arbre de Vie qui, de la Genèse [19] à l’Apocalypse, encadre la destinée de l’homme sur terre comme sémaphore de l’Alpa et de l’Oméga [20], le Christ Lumière du monde [21].

Bertrand Cauvin, expert forestier

Abbé Patrick Pégourier



[1] Is 51, 3.

[2] Dt 8,7-9a.

[3] Cf. Jg 9, 7-15. Cf. aussi pour le grenadier, la bénédiction de Ag 2, 19.

[4] Cf. Pr 10, 27. Une confirmation a contrario de ce verset est fournie par la durée de vie relativement courte d’Hénok -365 ans – parce qu’elle atteint un chiffre parfait, le nombre des jours d’une année solaire, et qu’il marcha avec Dieu (Gn 5, 24). En outre, si Mathusalem vit 969 ans (5, 27) avant le déluge et, après celui-ci, Noé 950 ans (9, 29), par la suite, la vie humaine ne sera plus que de 600 à 205 ans entre Noé et Abraham (cf. 11, 10 sv) et, pour les Patriarches hébreux qui sont réunis à leur parenté, rassasiés de jours, de 180 à 147 (cf. Gn 25, 7 ; 35, 28 ; 47, 28).

[5] Gn 12, 16 ; 15, 5 ; 22, 17 ; 17, 5.

[6] Jb 3, 13.

[7] Ps 137, 1-2.

[8] Gn 5, 24 ; 6, 9 ; 17, 1 ; 24, 40 ; 48, 15.

[9] Pr 1, 2.

[10] Pr 3, 14.16.

[11] v. 17-18.

[12] v. 19.

[13] Saint Basile, In principium Proverbiorum 3.

[14] Gal 3, 13 et cf. Dt 21, 22-23 : la Loi stipulait qu’un condamné à mort pendu à un arbre était une malédiction de Dieu. On ne pouvait laisser son cadavre passer la nuit sans contracter d’impureté légale. Or, la forme de la croix peut évoquer celle d’un arbre. Et, en hébreu, « arbre » et « bois » sont un même mot. La crucifixion était donc considérée comme une malédiction.

[15] Saint André de Crète, homélie « La croix, gloire et exaltation du Christ ».

[16] Hymne de la fête de la Croix glorieuse.

[17] Exposé de la prédication des Apôtres, n° 34.

[18] Cf. Jb 14, 14-15, et aussi 2 Mc 7 sur le martyre des sept frères et de leur mère.

[19] Gn 2, 8. Cf. aussi ce discours de saint Jean-Paul II à des pèlerins autrichiens, à l’occasion du don de l’arbre de Noël de la place Saint-Pierre : « Déjà, dans mon pays, j’aimais beaucoup les arbres. Lorsqu’on les regarde, ils se mettent en un certain sens à parler. Un poète considère les arbres comme des prédicateurs portant un message profond : ils ne prêchent pas des doctrines et des recettes, mais annoncent la loi fondamentale de la vie (…) Dans nos maisons et les lieux où nous vivons, nous avons coutume de mettre l’arbre de Noël à côté de la crèche. Comment ne pas penser, dans ce contexte, au paradis, à l’arbre de la vie, mais également à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Avec la naissance du Fils de Dieu, a eu lieu la nouvelle création (…) De l’arbre du paradis vint la mort, de l’arbre de la croix ressuscita la vie » (16.12.2000).

[20] Ap 22, 2, 14 et 13.

[21] Jn 8, 12.